« Est-ce que toi, tu peux te faire ta propre thérapie ? »

Une question m'a été posée récemment.

Une question simple, presque évidente :

« Est-ce que toi, tu peux te faire ta propre thérapie ? »

J'ai répondu :

« Non. »

Et cette réponse mérite quelques explications.

Parce que lorsqu'on est thérapeute, on pourrait penser que notre formation, nos connaissances en psychologie, notre expérience clinique et notre capacité d'introspection devraient nous permettre de nous accompagner nous-mêmes.

Mais justement…

Non.

Et ce « non » n'est pas un aveu de faiblesse.

C'est une position professionnelle.

 

POURQUOI UN THÉRAPEUTE A-T-IL BESOIN D'UN AUTRE ?

Parce que nous avons tous nos propres angles morts.

Je peux connaître les mécanismes de défense.

Je peux connaître le transfert.

Je peux connaître le contre-transfert.

Je peux avoir beaucoup réfléchi à mon histoire.

Je peux avoir développé une importante capacité d'introspection.

Mais lorsque je suis moi-même directement impliquée dans une situation, je ne dispose plus du même regard.

Mon histoire intervient.

Mes émotions interviennent.

Mes représentations interviennent.

Mes zones sensibles peuvent être sollicitées.

Et parfois, précisément parce que nous connaissons très bien la théorie, nous pouvons avoir tendance à nous expliquer nous-mêmes, plutôt qu'à accepter d'être regardés par quelqu'un d'autre.

C'est là que le tiers devient essentiel.

 

CE N'EST PAS UNE QUESTION DE CONFORT

Dans le parcours auquel j'ai été formée, cette question n'est pas laissée au hasard.

La Charte déontologique de la Fédération Nationale de Psychothérapie, dans laquelle s'inscrit mon parcours de formation à l'EFPP, définit six piliers pour le psychopraticien signataire :

une formation théorico-clinique ;

une expérience pratique ;

une thérapie personnelle approfondie ;

une certification ;

une pratique supervisée ;

un esprit de recherche et de formation continue.

Ce n'est donc pas simplement :

« J'ai appris des techniques, maintenant j'accompagne les autres. »

La formation inclut aussi celui ou celle qui accompagne.

 

LE TRAVAIL PERSONNEL

La charte prévoit notamment une thérapie personnelle d'au moins 50 séances avant ou pendant la formation pour obtenir la certification.

Et la formulation est particulièrement intéressante.

Le psychopraticien est invité à s'engager avec sa propre histoire, à la mettre en question, à écouter ce qui l'a conduit vers cette fonction et à reconnaître la singularité de ses motivations inconscientes.

Pourquoi ?

Parce qu'accompagner quelqu'un suppose aussi de savoir ce que nous faisons de notre propre histoire dans la rencontre avec l'autre.

Le travail personnel n'a pas pour objectif de fabriquer des thérapeutes « parfaitement réparés ».

Il permet plutôt de développer une capacité à reconnaître :

« Ceci m'appartient. »

« Ceci appartient à la personne que j'accompagne. »

« Et ceci se joue peut-être entre nous. »

 

ET PUIS VIENT LA SUPERVISION

Une fois certifié, la charte prévoit que le psychopraticien signataire s'assure d'une supervision par un professionnel qualifié disposant d'au moins deux années de pratique de supervision.

La supervision permet de déposer une situation clinique et de la regarder autrement.

Elle permet de questionner sa pratique.

De repérer ses propres mouvements.

D'interroger ce qui se joue dans la relation.

De réfléchir aux limites de son intervention.

Et parfois simplement de pouvoir dire :

« Là, quelque chose m'échappe. »

Et c'est précisément là que la supervision devient une force.

Parce que le professionnel responsable n'est pas celui qui prétend tout savoir.

C'est celui qui sait quand il doit demander un regard extérieur.

 

FREUD AVAIT DÉJÀ MIS LE DOIGT SUR CETTE QUESTION

Cette réflexion n'est pas nouvelle.

Avec la découverte du transfert, puis la réflexion sur le contre-transfert, la psychanalyse a progressivement montré que la personne qui accompagne n'est pas extérieure à la relation.

Le thérapeute entre lui aussi dans une dynamique relationnelle.

Il ressent.

Il pense.

Il interprète.

Il peut être touché.

Il peut être déstabilisé.

Il peut être confronté à ses propres résonances.

D'où cette idée fondamentale :

celui qui accompagne doit lui aussi pouvoir être accompagné et supervisé.

Non pas parce qu'il serait moins compétent.

Mais parce qu'il est humain.

 

ET MON CAMPING-CAR DANS TOUT ÇA ?

Cette question m'amène à une autre réflexion.

On m'a parfois opposé l'idée qu'un cabinet mobile ne pourrait pas constituer un cadre suffisamment strict.

Comme si le fait de travailler dans un camping-car signifiait :

❌ être isolée ;

❌ ne pas avoir de cadre ;

❌ travailler sans regard extérieur ;

❌ être « seule à bord » de sa pratique.

Mais c'est confondre deux choses :

la mobilité du lieu et l'isolement professionnel.

Mon cabinet est mobile.

Ma pratique, elle, ne l'est pas au gré des circonstances.

Elle repose sur un cadre professionnel défini.

 

UN CADRE N'EST PAS SEULEMENT UNE PIÈCE

Un cadre thérapeutique ne se résume pas à quatre murs.

Il se construit aussi autour de principes et de limites :

confidentialité ;

respect de l'intimité ;

secret professionnel ;

consentement ;

horaires et durée des séances ;

modalités financières claires ;

limites professionnelles ;

respect du champ de compétences ;

orientation lorsque la situation le nécessite ;

supervision ;

travail personnel ;

formation continue.

La charte elle-même insiste notamment sur l'expérience pratique dans un cadre professionnel de santé mentale, la pratique de la relation transférentielle et l'initiation à l'éthique et à la déontologie de la relation thérapeutique.

Alors oui…

un cabinet peut être mobile.

 

MON CABINET EST MOBILE. MON CADRE, LUI, NE L'EST PAS.

C'est peut-être même la meilleure manière de résumer mon choix professionnel.

La mobilité concerne le lieu.

Elle ne concerne pas mes exigences professionnelles.

Je peux changer de lieu sans changer de posture.

Je peux être au bord de la mer, sur une aire, dans un camping ou ailleurs…

et continuer à respecter les mêmes principes.

La question n'est donc pas :

« Est-ce que le cabinet est fixe ? »

La vraie question est :

« Est-ce que le cadre thérapeutique est suffisamment pensé, explicite, confidentiel et sécurisant ? »

 

⚖️ CADRE STRICT NE VEUT PAS DIRE CADRE RIGIDE

Un cadre sécurisant n'est pas forcément un cadre rigide.

Il peut être stable dans ses principes et souple dans sa forme.

Il peut même être mobile.

Ce qui compte, ce sont les repères qui permettent à la personne accompagnée de savoir :

où elle est ;

pourquoi elle est là ;

dans quelles conditions elle peut parler ;

quelles sont les limites de la relation ;

et à qui elle peut s'adresser si une difficulté particulière apparaît.

La sécurité psychique ne dépend donc pas uniquement de l'immobilité des murs.

 

ET NON, JE NE SUIS PAS SEULE

Être thérapeute en cabinet mobile ne signifie pas exercer seule dans son coin.

Je continue à me former.

Je travaille sur moi.

Je suis supervisée.

Je peux échanger avec des professionnels.

Je questionne ma pratique.

Et je considère que demander un regard extérieur fait partie de ma responsabilité professionnelle.

La charte parle d'ailleurs explicitement, après certification, de supervision dans l'exercice de la pratique.

Alors non.

Je ne peux pas me faire ma propre thérapie.

Et je ne crois surtout pas que je devrais le pouvoir.

Parce que si j'étais capable de devenir simultanément la thérapeute et la personne accompagnée, il manquerait précisément quelque chose d'essentiel :

l'altérité.

Le regard d'un autre.

La possibilité d'être questionnée.

La possibilité de ne pas tout comprendre seule.

 

Être thérapeute ne signifie pas ne plus avoir besoin d'un autre.

Cela signifie aussi savoir reconnaître quand un autre est nécessaire.

Je travaille sur moi.

Je supervise ma pratique.

Je continue à me former.

Et mon cabinet peut être mobile sans que mon cadre professionnel le soit.

Le lieu bouge.
L'éthique, elle, reste.


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