Etude de cas n°4 Dépendance affective : quand l'autre devient nécessaire pour se sentir exister

Dépendance affective : quand l'autre devient nécessaire pour se sentir exister

Aimer quelqu'un, avoir besoin de sa présence, souffrir de son absence : rien de tout cela ne suffit à parler de dépendance affective. Nous avons tous besoin de liens, nous avons besoin d'être aimés, reconnus, regardés, soutenus. La relation à l'autre participe profondément à notre équilibre psychique.

Alors où commence la dépendance ? Peut-être lorsque l'autre cesse d'être simplement celui ou celle que l'on aime pour devenir celui ou celle dont on a besoin pour se sentir suffisamment en sécurité, suffisamment valable… ou suffisamment vivant.

La question n'est donc pas seulement :

« Est-ce que je l'aime ? »

Mais parfois :

« Que se passe-t-il en moi lorsque l'autre n'est plus là ? »

Quand l'absence de l'autre devient une absence de soi

Certaines personnes vivent la séparation ou la distance comme un véritable bouleversement intérieur, elles pensent constamment à l'autre, elles attendent un message, elles cherchent des signes, elles ont besoin d'être rassurées, elles peuvent accepter des comportements qui les font souffrir par peur de perdre la relation. Et lorsque l'autre s'éloigne, une angoisse profonde peut apparaître.

Ce qui est alors vécu n'est pas seulement :

« Il ou elle me manque. »

Mais parfois :

« Sans lui ou sans elle, je ne sais plus qui je suis. »

C'est là que la dépendance affective mérite d'être interrogée car elle ne concerne pas seulement la relation avec l'autre, elle concerne aussi la relation que l'on entretient avec soi-même.

Être aimé pour se sentir suffisamment aimable

Dans certaines situations, le regard de l'autre devient un véritable miroir, lorsque l'autre nous aime, nous nous sentons rassurés, lorsque l'autre nous désire, nous nous sentons désirables, lorsque l'autre nous choisit, nous nous sentons importants.

Mais que se passe-t-il lorsque ce regard disparaît ?

Le doute peut apparaître :

« Est-ce que je compte encore ? »

« Est-ce que je suis assez bien ? »

« Pourquoi ne m'aime-t-il plus comme avant ? »

« Est-ce qu'il va partir ? »

La relation peut alors devenir le lieu où se joue en permanence la confirmation de sa propre valeur et plus cette confirmation est fragile, plus le besoin de l'autre peut devenir important.

Le narcissisme : une question d'image de soi

Dans la pensée psychanalytique, le narcissisme ne désigne pas simplement l'amour excessif de soi, il concerne aussi la manière dont le sujet construit son image et son sentiment de valeur. Nous avons besoin d'être reconnus, le regard de l'autre participe à la construction de notre identité mais lorsque cette reconnaissance devient indispensable, l'équilibre peut devenir très fragile. Une personne peut alors avoir besoin que l'autre lui dise, montre ou prouve régulièrement qu'elle est aimée et lorsque cette preuve manque, l'estime de soi peut s'effondrer.

La question n'est donc pas :

« Pourquoi suis-je aussi attaché(e) à cette personne ? »

Elle peut devenir :

« Pourquoi ai-je autant besoin que cette personne me confirme que j'ai de la valeur ? »

Le manque et le désir

La psychanalyse nous rappelle que le manque fait partie de la condition humaine. Nous ne sommes pas des êtres complets qui trouveraient dans une relation la pièce manquante de leur existence pourtant, nous pouvons avoir l'impression que l'autre possède précisément ce qui nous manque. Il devient alors celui qui pourrait nous compléter, c'est une illusion profondément humaine mais lorsqu'elle devient trop importante, l'absence de l'autre peut être vécue comme une perte de soi. On ne cherche plus seulement à être avec quelqu'un, on cherche à retrouver, à travers lui, un sentiment de sécurité ou de complétude.

La peur de l'abandon

La dépendance affective est souvent associée à une peur intense de perdre l'autre. Cette peur peut conduire à des comportements qui semblent parfois paradoxaux, on peut vouloir constamment se rapprocher tout en craignant de déranger, on peut demander des preuves d'amour puis douter immédiatement de leur sincérité, on peut accepter beaucoup de choses pour éviter une séparation. On peut surveiller les signes de distance, on peut même provoquer des conflits pour vérifier que l'autre tient encore à soi.

Ce qui semble parfois être de la jalousie, du contrôle ou une demande excessive de réassurance peut cacher une angoisse plus profonde :

« Si tu pars, qu'est-ce que cela dit de moi ? »

Pourquoi certaines personnes

s'oublient-elles dans la relation ?

Dans une relation marquée par la dépendance affective, les limites personnelles peuvent progressivement devenir floues, on adapte ses goûts, on abandonne certaines activités, on renonce à exprimer ses besoins, on évite les conflits, on accepte des choses que l'on n'aurait jamais imaginé accepter. Tout cela peut être présenté comme de l'amour ou de la générosité.

Mais une question mérite parfois d'être posée :

« Où suis-je, moi, dans cette relation ? »

Aimer quelqu'un ne devrait pas nécessiter de disparaître progressivement, être en lien implique de faire une place à l'autre, mais aussi de conserver une place pour soi.

Pourquoi est-il parfois si difficile de partir ?

Cette question revient souvent :

« Si cette relation me fait souffrir, pourquoi est-ce que je reste ? »

Il n'existe pas une seule réponse, une personne peut rester par amour, par peur, par espoir, par habitude, par besoin de sécurité, par peur de la solitude ou parce qu'elle attend encore de l'autre une réparation. Parfois, elle espère obtenir aujourd'hui ce qui lui a manqué hier, c'est ici que la dimension de répétition peut être interrogée.

Dans une perspective psychanalytique, certaines relations peuvent réactiver des scénarios anciens : être choisi, être rejeté, devoir mériter l'amour, craindre l'abandon, chercher inlassablement à obtenir d'un autre une reconnaissance qui n'a pas été suffisamment acquise. Cela ne signifie pas que toute dépendance affective serait nécessairement liée à l'enfance ou à une histoire familiale précise.

Mais lorsque certaines situations relationnelles se répètent, il peut être intéressant de se demander :

« Qu'est-ce que je tente de résoudre à travers cette relation ? »

Se libérer de la dépendance

ne signifie pas ne plus avoir besoin de personne

L'objectif n'est pas de devenir totalement indépendant, nous avons besoin des autres, nous avons besoin d'aimer et d'être aimés, nous avons besoin de liens. La question est plutôt celle de la liberté intérieure, pouvoir être avec l'autre sans être entièrement défini par lui. Pouvoir recevoir de l'amour sans avoir besoin qu'il constitue l'unique preuve de sa valeur, pouvoir supporter une distance sans immédiatement penser que l'on est rejeté, pouvoir dire non, pouvoir exprimer ses besoins, pouvoir rester soi dans la relation. La véritable autonomie psychique n'est donc pas l'absence de dépendance, c'est la capacité à être en lien sans se perdre dans le lien.

Retrouver son propre désir

La reconstruction passe souvent par une question simple mais difficile :

« Qu'est-ce que je veux, moi ? »

Pas ce que l'autre veut, pas ce qui permet d'éviter un conflit, pas ce qui garantit que l'autre restera mais ce que je désire réellement. Retrouver ses activités, ses amitiés, ses projets, ses limites, son espace personnel, son corps, sa parole et son désir. Tout cela participe à reconstruire un sentiment de continuité intérieure,  peu à peu, l'autre peut redevenir une personne que l'on aime plutôt qu'une personne dont on dépend pour savoir qui l'on est.

Aimer sans se perdre

Sortir de la dépendance affective n'est donc pas apprendre à ne plus aimer c'est peut-être apprendre à aimer autrement.

Pouvoir dire :

« Je t'aime, mais tu n'es pas responsable de me donner une valeur. »

« J'ai besoin de toi, mais je peux aussi exister sans toi. »

« Ta présence compte pour moi, mais ton absence ne signifie pas que je cesse d'exister. »

Ce déplacement peut sembler subtil, il est pourtant fondamental car l'amour n'est pas nécessairement ce qui nous complète, il peut être ce qui nous permet de rencontrer quelqu'un tout en restant sujet de notre propre histoire.

Et si la vraie question était celle-ci ?

Nous cherchons souvent à comprendre :

« Pourquoi ai-je autant besoin de cette personne ? »

Mais une autre question peut ouvrir un espace de réflexion :

« Qu'est-ce que je cherche à travers son amour que je n'arrive pas encore à trouver en moi ? »

Cette question n'a pas pour objectif de culpabiliser, elle invite à comprendre car derrière la dépendance affective, il y a souvent une souffrance, une insécurité, une peur ou un besoin de reconnaissance. Comprendre ce qui se joue permet alors de ne plus seulement subir le lien et peut-être progressivement de pouvoir le choisir.

Aimer sans se perdre

La dépendance affective ne dit pas simplement :

« J'aime trop. »

Elle peut parfois dire :

« J'ai besoin de l'autre pour me sentir suffisamment aimé, suffisamment rassuré, suffisamment important. »

Le travail de reconstruction consiste alors moins à supprimer le besoin de l'autre qu'à retrouver une sécurité intérieure suffisamment solide pour que la relation redevienne un choix.

Aimer sans se perdre.
Être avec l'autre sans s'abandonner soi-même.

C'est peut-être là que commence une autre manière d'être en relation.


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